dimanche 1 novembre 2009

Après la fugue, le commissariat (2/3)

Après, un autre jour comme ça que je rentre de l’école, il recommence au début début son même cinéma. Il veut que je le pince très fort les poils de son gros ventre, que je le pince très fort jusqu’à ce qu’il pleure, et il me dit alors, à moi aussi, toi aussi tu te dois de pleurer, comme quand si tu avais mal à quelque part. Mais monsieur le Commissaire je te jure la vérité que... Aïe, ne me battez plus monsieur le Commissaire ! C’est ma langue qui a glissé seulement contre mon gré ! Je voulais dire vous mais je ne sais pas pourquoi à la dernière minute c’est le tu qui est sorti de ma bouche ! Oui, monsieur le Commissaire, bien sûr que je vous du respect ! Oui, monsieur le Commissaire, je poursuis, attendez un peu seulement ! Je disais donc que monsieur le Commissaire les pleurs ne sortent même pas de mes yeux malgré que de toutes mes forces j’essaie de faire couler des larmes en appuyant sur les muscles de mon visage et en disant à moi-même, pleure donc, mais pleure donc. Le Tonton, lui, il ne voit pas comme ça, le Tonton, il dit, lui, le Tonton, que je me dois de pleurer toutes les larmes de mon corps, il crie, il crie, il crie, tu dois, ma fille, pleurer, toutes, les, larmes, de, ton, corps, puis il se tait, comme si il est content de moi, parce que à la fin j’ai commencé à pleurer les larmes de mon corps. Est-ce que je suis sûre qu’il était content ? Vous me demandez, monsieur le Commissaire, si je suis sûre qu’il était content ? Eh beh, monsieur le Commissaire, la vérité est que je ne sais plus. Et puis après ? Vous voulez savoir ce qui se passe après ? Après, je ne sais très bien mais après seulement je sais qu’il me donne un gros paquet de bonbons sucettes que je suce et que je suce après, parce que moi monsieur le Commissaire j’aime trop beaucoup les choses qui sont sucrées comme les bonbons sucettes. Aïe monsieur le Commissaire ne me battez plus ! Je n’essaie pas de vous cacher la vérité monsieur le Commissaire, je vais bien sûr tout vous dire monsieur le Commissaire ! Après ? Ce qui s’est passé après ? Après quand ? Quand j’ai terminé de sucer les bonbons sucettes ? Ou après après longtemps après le jour-là où Tonton m’a donné les bonbons sucettes à sucer ? Après Après ? Ok, je vais donc vous dire que après après moi je n’aime pas la façon dont comment Tonton me regarde, moi. Après après, un jour là comme ça comme l’autre jour que moi-même je rentrais là moi de l’école, je marche sur le goudron avec mes camarades et je commence à me dire que moi-même je ne veux plus rentrer chez nous, et je dis alors à mes camarades qui marchent avec moi sur le goudron que je vais aller pisser dans les herbes à côté de la route. Après, je pars, sur le chemin de fer, la nuit vient déjà, et je rencontre un lépreux qui dort devant une pharmacie, il me dit que le patron de la pharmacie lui a dit de surveiller sa pharmacie et que c’est pour ça qu’il dort là comme ça, mais que comme lui il a un cœur, il a pitié des petits enfants comme moi, il ne peut pas me laisser marcher partout partout dans la ville et que je dois venir dormir à côté de lui, sous sa cabane en carton, sous sa couverture comme les sacs de marché qu’on a ouvert et qu’on a cousu entre eux, et que comme ça il va me protéger parce que le dehors est mauvais. Oh, monsieur le Commissaire, j’ai donc accepté mais je ne savais pas moi que je venais seulement d’entrer dans la cabane en carton d’un chef bandit. Oui, monsieur le Commissaire, l’homme-là qui était comme un mendiant était en vérité le vrai chef bandit. Il m’a dit comme ça là que, toi la petite fille-ci, avec tes petites mamelles-là comme des mandarines, si tu ne donnes pas la chose-là que la femme dois donner à l’homme, tu vas sauras ici-même ce que tu dois sauras. Aïe, monsieur le Commissaire ne me battez pas, c’est donc comme ça là que je me suis retrouvée dans le gang-là que vos agents que voici ont arrêté ce matin-même.


© Timba Bema, 2006

dimanche 13 septembre 2009

Après la fugue, le commissariat (1/3)

Monsieur le Commissaire, je vais parler, je vais tout vous dire, si seulement vous cessez de me battre! Si vous voulez savoir comment je suis arrivée là où vos deux agents que voilà m'ont arrêtée, je dois tout vous dire depuis le début. Le ciel nous fait souvent des chichis même quand on ne lui a rien demandé. Moi, je n'avais rien demandé au ciel. Ma mère elle, elle demandait au ciel de lui envoyer un homme, elle partait même à l'église pour chercher un homme, elle partait même chez le marabout pour chercher un homme, et un jour, le ciel qu'elle priait, les ancêtres à qui elle donnait le sacrifice se sont entendus pour lui envoyer donc son homme, et cet homme-là est venu, il est resté à la maison, il s'est mis à dormir dans la chambre de ma mère, et comme ça elle m'a dit de l'appeler Tonton, et moi je l'ai donc appelé Tonton. Au début Tonton était gentil avec moi, il m'apportait toujours les biscuits, les bonbons-sucettes, les chocolats, et d'autres trucs aussi comme ça. Aïe, monsieur le Commissaire ne me tapez pas ! Je vais parler, je vais vous dire toute la vérité, mais il faut me laisser commencer par le début, je jure que ce que j'ai dit tout à l'heure est la vérité, monsieur le Commissaire! Un jour comme ça alors je rentre de l'école. Il n'y a personne à la maison, je me dis, parce que je ne vois personne dans la cour, au salon, à la cuisine, partout. Ma chambre est dans le noir, mais j’ai l’habitude, depuis le temps qu’on a coupé le courant chez nous, parce que ma mère ne veut plus payer les factures, elle dit que les gens du courant sont des voleurs. Aïe monsieur le Commissaire, ce n'est pas moi qui dis ça même si je dis ça mais c'est ma mère! Moi je ne parle-parle pas par derrière des choses que je ne connais pas, comme ma mère, quand elle dit que les gens du courant sont des voleurs. A vos ordres monsieur le Commissaire je ne vais pas insister dessus ! A vos ordres monsieur le Commissaire, je continue ! Je jette donc mon sac à dos dans un coin, je me déshabille, je pense déjà au bain que je dois aller prendre, parce que c’est ma maman qui a dit ça, que je dois toujours me laver quand je rentre de l’école, parce que quand je vais à l’école je reviens toujours avec sur le corps une odeur de margarine, de sommeil et de... vous voyez! l'air-là qui sort par la porte de derrière et qui sent mauvais comme ça! Ne riez pas monsieur le Commissaire ! C’est ma mère qui dit comme ça : Ah ma fille, qu’est-ce que tu sens mauvais quand tu rentres de l’école ! Je me déshabille alors, je ne sais pas encore qu’il est là, dans ma chambre, couché sur mon petit lit, qu’il me regarde, le Tonton, le « chéri coco fidoline » de ma mère à moi. Après seulement, quand je suis nue, je commence à écouter comment quelqu’un respire, et la personne, plus j'écoute comment elle respire, plus elle respire plus vite. Qui est là dedans même? que je dis, sans bouger, parce que j’ai trop peur de qui peut être là dedans dans ma chambre. Et la voix de Tonton, que je viens de reconnaître, me répond : n’aie pas peur ma fille, c’est Tonton. Alors ma peur me quitte, et je lui demande où est ma mère, parce que je veux le savon et la clé du puits pour aller me laver. Il me dit seulement que lui, il est fâché contre moi, parce que je ne l’ai pas salué comme on doit saluer son Tonton. Et puis, il me dit de venir lui faire un bisou, mais moi je ne bouge pas, je ne peux pas bouger, mes pieds tremblent trop, mes pieds pèsent trop. Il me dit alors de venir chercher le bonbon-sucette qu’il m’a gardé pour moi. Là, mes pieds deviennent bien, je ne sais pas comment, mais je marche jusqu’au lit, je suis déjà devant lui. C'est là que Tonton se lève et me dit de toucher ses seins. Je ne comprends pas, pourquoi il me dit de lui toucher ses seins, alors que les garçons n'ont pas les seins ? Mais lui, il hurle de toucher quand même, de faire comme si ce sont les vrais seins, et il prend ma main de force, et il pose ma main sur son sein droit, et il me dit : pince, ma fille, pince le sein de ton Tonton ! Alors moi je fais comme il dit, je pince fort. Et puis, après, il me dit encore : plus fort, ma fille, pince plus fort le sein de ton Tonton ! Alors moi je pince seulement, je pince plus fort. Et puis, après encore, il me dit encore : pince des deux mains, ma fille, les seins de ton Tonton ! Alors moi je pince des deux mains. Là, je ne sais plus ce qui m’arrive, mais je me mets à pleurer. Est-ce que je pleure pour de vrai ? Vous me demandez, monsieur le Commissaire, si je pleure pour de vrai? Je ne sais pas! Je ne sais plus ! Peut-être que je reste calme comme une grande, parce que mère dit toujours que les grands, eux, ils ont peur de rien, et parce que l'homme-là avec qui vos deux agents-là que voilà m'ont attrapé, cet l'homme-là m'a dit que je suis comme une grande. Et lui, Tonton, il respire vite, il respire plus fort, il respire comme quand on vient de courir, il respire sur ma poitrine, il respire sur mon cou, il respire devant ma bouche, et, il crie, il crie, il crie, puis, il se calme, il est calme, il est comme avant, comme avant le jour-là, il me prend dans ses bras, il me met le bonbon-sucette dans ma bouche, il me dit de sucer, et il me dit de rien dire à ma Mère sinon il va me couper en petits morceaux avec un coupe-coupe et me jeter aux chiens qui mangent dans la grosse poubelle qui est là-bas à côté de la route qui est là-bas à côté de chez nous. Alors, je jure de ne rien dire à ma Mère. Aïe monsieur le Commissaire ne me battez pas, je viens, je viens sur le comment je suis atterrie dans l’endroit là-même où vous deux agents-là que voilà m’ont arrêtée avec l’homme-là avec qui j’étais là-bas !

© Timba Bema, 2006

jeudi 10 septembre 2009

Mercredi ou Le temps suspendu (2/12)

Ma mère, comme à son habitude, se planquait derrière le mur de la cuisine, allongée dans son divan de fortune. Un quelconque passant, ou même une passante, qui à cette heure-là aurait traversé notre cour, parce qu’elle se trouvait sur le chemin le plus court menant de son lieu de départ à sa destination, se serait certainement dit à part soi : « cette bonne femme fait une sieste bien méritée. » Il n’aurait jamais soupçonné que « cette bonne femme », dont le sombrero en raphia reposait négligemment sur le visage, fixait en réalité la porte d’entrée de sa maison, où elle s’attendait à voir se dessiner le corps pantelant de son fils, appelé dehors par ses camarades, enfin venus le chercher pour aller jouer. Toutefois, l’attente de ma mère était infiniment longue car, mes camarades ne se pointaient jamais à la maison avant deux heures et demie. Entretemps, ils devaient encore trouver le moyen de s’arracher de l’injonction paternelle ou maternelle qui les avait envoyé à la sieste, ou les avait assigné à une de ces nombreuses tâches ménagères dont l’exclusivité revient aux enfants, comme puiser de l’eau, balayer la cour, étaler le linge au soleil, cirer les chaussures du père, faire la vaisselle, etc. Ensuite, ils devaient encore faire le gué dans les touffes de vernonias en face de notre portail, jusqu’à ce que la rue fût débarrassée de ces passants téméraires qui bravaient la colère du soleil, des passants parmi lesquels auraient pu se retrouver quelque connaissance de leurs parents, qui les aurait alors prit par l’oreille et les aurait reconduit manu militari à la maison. Quand, enfin, la rue avait refoulé dans un coin d’ombre ses derniers passants, notre mentor venait s’assurer, grâce à coup d’œil jeté en vitesse à travers la rouille du portail, qu’aucune menace adulte ne paressait dans notre cour. Ah, quel garçon imbu de lui-même ! Je lui avais pourtant dit et redit : « ma mère se cache toujours derrière la cuisine. » Je lui avais même recommandé de lancer plutôt des cailloux sur notre toit, suite à quoi je me serais débrouillé pour tromper la vigilance de ma gardienne de mère. Or, ce dernier dédaignait mes précieuses mises en garde, on aurait même dit qu’il trouvait un certain plaisir à se faire surprendre tous les mercredis. Bref, quand la route menant au perron lui semblait sûre, il signalait aux plus grands de la bande de le suivre à l’intérieur, et laissait au cadet la tache délicate d’assurer leurs arrières, avec pour consigne de siffloter Frères Jacques, si d’aventure un passant s’hasardait dans notre cour.


© Timba Bema, 2007

mercredi 2 septembre 2009

Comment ne pas acheter un nouveau réveille-matin? (2/2)

Une fois dehors les reproches venaient de nou-veau troubler ma tranquillité. A la quatrième vitesse je me rendais alors rue Saints-pères, chez un horloger professionnel dont l’échoppe était bâtie en contreplaqués d’Avodiré. Malgré le charme naturel de ce petit commerce, l’esthétique brute des modèles qui y étaient exposés (tous de forme cubique, aussi lourds qu’une moitié de brique, et pourvus d’un florilège de bagatelles, au nombre desquelles on trouvait presque toujours un cadran lunaire, un baromètre et un thermomètre à alcool) me laissait sans voix, et, l’air gêné, je refluais d’un pas nonchalant vers le comptoir de caisse (fait d’un astucieux agencement de chutes de bois vernies) derrière lequel l’horloger me surveillait d’un œil souvent distrait par l’ouvrage qu’il opérait avec minutie, comme si il s’était agi d’une relique familiale. A mon approche il levait sur moi de minuscules yeux encadrés de sourcils broussailleux, et de son doigt pointé sur le cadran de sa montre-bracelet, il me donnait à comprendre que l’heure de fermeture était proche. Un peu navré de la rudesse avec laquelle il me mettait dehors, il prenait alors l’air bon et généreux d’un patriarche, et me conseillait de repasser le mois d’après pour voir les arrivages. J’opinais d’un signe de tête, or je savais déjà que le mois d’après je retrouverais les mêmes articles, à quelques unités près, dans ses rayons. Du magasin jusqu’à la maison, je marchais main dans la main avec mes reproches. Pendant le souper ils me taxaient d’être un avare, doublé d’un idiot qui fermait totalement les portes de son cœur aux bienfaits du progrès. En proie à la colère, je leur rétorquais que ma fréquentation de ces commerces, ainsi que de l’échoppe du vieil horloger, était animée, d’un côté, par mon besoin de voir comment la pacotille excitait la plupart des gens, et de l’autre, par mon besoin de voir le vieil horloger à pied d’œuvre, tête baissée au-dessus du ventre ouvert d’un pendule, une loupe visée à son œil droit, et une pince brucelles (grâce à quoi il manipulait avec une maîtrise consommée de minuscules ressorts et autres engrenages du même acabit) dans sa main vêtue d’un gant blanc. Hélas ! mes explications produisaient l’effet inverse : elles redoublaient leur ardeur. Ils se rassemblaient dans un coin de ma chambre, et me huaient des heures durant. Le lendemain (samedi), et le surlendemain (dimanche), ils venaient me surprendre au cours de mes nombreuses activités. Et même dans mon sommeil (pourtant j’ai le sommeil lourd et profond) il me semblait entendre distinctement la clameur de leurs voix. Bref, ils me visitèrent ainsi jusqu’au jour où j’eus l’idée de réduire en pièces mon réveille-matin. Tout à coup j’étais léger. Certes, j’appréhendais le vendredi suivant, mais à ma grande surprise, quand celui-ci s’annonça, pendant ma promenade hebdomadaire dans la zone comprise entre le Boulevard de la Liberté et l’Avenue du Vingt-sept Août, mon œil ne dévia pas sur les devantures des magasins, et, le sourire aux lèvres, je compris que mon temps ne se compterait plus désormais en heures et en minutes.
© Timba Bema, Août 2009